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La société des socialistes, le PS aujourd’hui

Rémi Lefebvre, Frédéric Sawicki, Editions du croquant, octobre 2006

 

Rédigé quelques semaines avant la désignation du candidat socialiste à l’élection présidentielle, cet ouvrage s’intéresse décrit le parti pivot de la gauche française, ses faiblesses et ses forces, sa vision de la société, ses processus de sélections, sans entrer dans les choix des personnes et des stratégies de chacune.

 

La thèse centrale du livre représente un parti désormais « principalement organisé comme une entreprise de conquêtes de mandats électifs, prêt à tous les ajustements tactiques pour gagner ou conserver les postes à pourvoir à tous les niveaux, ce qui fait qu’un nombre croissant de ses élus et de ses membres soient si attentifs aux sondages d’opinion et fassent passer au second plan les positions politiques prises par les candidats putatifs. »

 

Aux lendemains qui ont chanté à l’issue des élections municipales et cantonales, cette tendance ne s’est-elle pas renforcée ? Le PS est-il encore capable d’imposer une ligne stratégique à ces élus locaux ? Le « pragmatisme », étendard d’un grand nombre de ces élus, n’est-il pas le fanion du « cynisme » remplaçant la pensée socialiste? Existe-t-il un espoir de changement, une rénovation des pratiques ?

 

Ce livre tend à expliquer ce pourquoi le PS a perdu de son influence sociale, de son influence idéologique, ce pourquoi il ne serait plus que cette machine à élections au penchant localiste !

 

Qu’est-ce que le socialisme ?

A cette question, selon nos auteurs, peu de militants socialistes seraient capables d’y répondre avec force précisions. L’absence de formation, de débats internes clairs, clivés et structurants, font de ce parti une structure portée par des hommes et des femmes qui ne savent plus dire qui ils sont.

Incapable de définir sa propre identité, il n’est plus alors capable d’attirer en son sein de nouveaux impétrants. Les trois dimensions de l’identité qui sont «  l’image de soi pour soi, celle qu’on donne à autrui, celle qui est renvoyée par les autres » sont complètement troublées. Ces débats récurrents sur l’identité socialiste, les phrases péremptoires des dirigeants sur les « logiciels à changer », les valeurs du socialisme à actualiser, les propos contradictoires sur le sens de l’action publique de gauche provoquent doutes et perplexité dans le monde des militants et dans l’image que le PS renvoie aux citoyens. Ce trouble engendre même une certaine « souffrance militante, un malheur militant qui renvoie à l’éclatement de l’identité socialiste, à des codes de significations partisans fragilisés, fluctuant et de moins en moins partagés. »

 

Les dernières élections municipales ont encore renforcé ce trait et n’ont pas été l’occasion de démontrer une grande différence entre la droite et la gauche. Il y a eu une volonté de « politisation des débats » mais issus d’un transfert des débats nationaux dans une sorte de troisième tour de la présidentielle très bien illustré par ce sondage idiot de Marianne qui refaisait le match de la présidentielle et proclamait Ségolène ROYAL Présidente !

 

Pourtant, longtemps, les enjeux locaux ont été pour les socialistes les occasions de se démarquer d’une droite qui vit et prospère sur l’apolitisme. Ces projets locaux s’inscrivaient dans un tout national, dans une stratégie globale de transformation sociale. Les équipements collectifs portés par les collectivités locales étaient présentés aux citoyens comme des moyens de compenser les inégalités sociales et d’opérer une politique de transferts sociaux en faveur des plus défavorisés. Qui a entendu de tels propos lors de cette campagne ? Lorsque l’on parle de salles de sport, c’est parce qu’elle est vétuste. Quand on s’intéresse aux EPHAD, aux crèches c’est pour répondre aux besoins de populations particulières, ce n’est plus au nom d’un idéal de justice et d’égalité.

 

Bien qu’annoncé avec force, les collectivités locales gérées par les socialistes n’ont pas à ce jour créé les conditions d’un quelconque « contre-pouvoir » local. L’inexistence de la FNESER, l’absence de coordination politique entre les départements et les régions à l’issue de 2004, le peu de crédibilité des mairies comme espace de contestation politique ou la gestion bipartisane des intercommunalités, ne laissent que peu d’espoir à la construction d’un pôle de résistance à la politique de Nicolas SARKOZY visibles et audibles par les citoyens.

 

 

La lutte des classes a été remplacée par la lutte des places :

 

Dans sa déclaration de principes, amendée en 1990, le Parti socialiste se définissait comme « un parti de rassemblement, qui met le réformisme au service des espérances révolutionnaires (…) les mutations incessantes et profondes des sociétés contemporaines n’ont pas éliminé les oppositions des classes et des groupes sociaux. C’est pourquoi les socialistes participent au combat pour le progrès de toute la société. » La lutte des classes sociales est bien présente, émolliée par rapport à la déclaration de principes de 1969 mais toujours présente. Mais la seule lutte qui prévale aujourd’hui dans le PS contemporain n’est plus cette dernière mais celle pour les places.

 

Un appareil famélique et vieillissant, un nombre de militants dérisoire, et ce malgré les deux vagues d’adhésion que furent celle « post 21 avril 2002 » et les « 20 euros », sont quelques symptômes du mal être socialiste. Entre 1985 et 1998, la part de militants de plus de 50 ans est passée de 39% à 67% !

 

Ces symptômes auraient pour origine la structuration même du Parti socialiste et sa municipalisation. En 2003, la majorité des sections de plus de 30 adhérents se trouvent dans des communes gérées par le PS. Et ces effectifs, selon P.Juhem, ne sont pas issus de stratégie de développement pour la conquête municipale mais plutôt le résultat de la gestion municipale. Ainsi, est démontré que «  c’est la possession de l’institution municipale qui précède et crée les conditions d’un accroissement du nombre de militants » ! Étonnant, non ? Faut-il comprendre que le contrôle d’une ville permet l’octroi d’avantages et l’entretien de « clientèles » ? Ou que l’attrait du pouvoir sur les citoyens est un vecteur si puissant qu’il en deviendrait désespérant ! En tout cas, selon les auteurs, le PS ne pourra s’exonérer d’une réflexion sur la territorialisation de son militantisme car ceci constitue « à l’évidence un frein à l’adhésion et sans doute à la pérennité de l’engagement. Adhérer au PS c’est nécessairement s’inscrire dans un contexte local et des jeux de pouvoir emboîtés qui peuvent rebuter par leur pesanteur les nouveaux venus ». Absence de débats, omniprésence de l’élu le plus « gradé », autocentrage sur la vie locale sont les conséquences de cette municipalisation du Parti. Serait-il possible de réfléchir à des structurations de base par intercommunalité, par canton ou par circonscription, élargissant ainsi plus que le périmètre les espaces de débats, les occasions de confrontation politique entre différents « grands élus », donnant plus de liberté pour discourir des stratégies locales avec un minimum de recul permettant au moins la libération de la parole. La trop grande proximité tue le débat et la « liberté de parole ». Car un parti qui ne donne plus la parole à ses militants, c’est un parti qui ne les forme plus, qui ne permet pas le renouvellement des générations et des milieux sociaux d’origine par l’émergence au sein de la structure partisane. Résultat, plutôt que d’inverser la tendance et se battre pour redonner une  citoyenneté militante, l’appareil du PS a toujours préféré « calmer les diverses frustrations du Parti par diverses dispositions comme l’élargissement du comité national aux 1ers fédéraux, limitation du cumul des mandats, élection directe des 1ers SF par les adhérents, instauration du référendum militant… » Incapable de redonner du sens à l’acte militant, incapable de définir une « société socialiste », l’appareil fonde sa survie sur des coups comme « l’adhésion à 20 euros fondée sur une offre de militantisme minimal (vote du projet et désignation du candidat) », un horizon borné par les prochaines échéances électorales faisant ainsi triompher le « pragmatisme sur toute considération à long terme ». Cette course aveugle n’amène qu’une chose : une souffrance militante palpable. Plus capable de dire « qui suis-je », « pourquoi je suis là », « qu’est-ce que j’apporte à mon Parti », les forces militantes s’effilochent au profit des plus déterminés et des plus ambitieux. Le PS a donc organisé en son sein le triomphe de l’individualisme au détriment de la promotion collective ! Nul besoin donc de changer la Déclaration de principes ! Bref, selon les deux auteurs, «  la perte de prégnance de l’idéologie socialiste ou sa relativisation, la logique des arrangements pragmatiques et la dégradation des relations interpersonnelles tendent à imposer un sens minimal de l’engagement, celui de la lutte pour les places ».

 

Un socle électoral qui n’a de cesse de se réduire

 

La surreprésentation de la municipalisation des élus dans le Parti et ses débats est aussi la conséquence d’une faiblesse de ses relations avec les autres mondes militants. Un parti d’élus et de collaborateurs, un parti sans appui dans la société, qui faute d’une masse militante suffisante « peine à établir des relais solides et construire des capillarités dans la société afin de la comprendre et la transformer ».

 

Historiquement séparé par la Charte d’Amiens du monde syndical, le socialisme français s’est construit dans une quasi autarcie. Malgré les dynamiques militantes des années de construction du PS par Mitterrand,  passage de 80 à 200 000 militants de 1971 à 1981, plus de 800 groupes socialistes d’entreprises, l’encadrement militant est fortement resté issu du seul monde politique et technique. Si les premières années du premier septennat de Mitterrand ont porté au pouvoir des grands maires qui, au nom de leur réussite électorale, se sont vu ouvrir les portes des ministères (Quillot, Hervé, Lengagne, Auroux, Delelis, Mauroy…), la parenthèse de la municipalisation du pouvoir se referme bien vite, pour amener un nouveau genre de dirigeants : l’énarque et/ou la garde rapprochée du Président, qui passent alors d’une nomination comme ministre avant de devenir maire (Chevènement, Lang, Delebarre, Vauzelle, Royal, Bockel, Bianco, Aubry…). Cette décision, qui ferme le couvercle des ambitions pour les maires valeureux, engagent la rupture entre le parti « d’en haut » et le parti « d’en bas ». L’aigreur et le repli sur son territoire deviennent alors la norme et font triompher le consensus et la dépolitisation au sein du Parti.

 

A cela s’ajoute la spécificité française, par rapport aux autres partis sociaux-démocrates européens, qui est une absence quasi-totale dans la responsabilité ministérielle de militants issus de sphères associatives, syndicales… Les chiffres sont éloquents. Depuis 1981, la gauche a nommé 157 ministres. Sur 157, on note 2 anciens dirigeants syndicaux , 4 militants du monde associatif :

- André HENRY ancien SG de la FEN

- Jacques CHEREQUE, de la CFDT 

            - René TEULADE, Président de la FNMF

            - Michel GILIBERT,

            - Theo BRAUN (Caisse du Crédit mutuel)

            - Bernard KOUCHNER !

 

Il n’est donc pas anormal que les responsables associatifs et syndicaux ne s’investissent plus au PS. Cet exemple ministériel est identique dans chaque strate du PS. Le peu d’intérêt des expériences différentes, la faible place octroyée à ces militants, n’ont fait qu’amplifier le processus de dissociation entre le monde politique et les autres espaces de la gauche.

 

Ce résultat démontre aussi que « l’expertise politico-administrative l’a emporté sur l’expertise militante acquise dans l’action syndicale et/ou associative ». Cette fermeture politique a donc rejeté ces espaces militants à la périphérie de la réalité de la transformation sociale et n’a fait que renforcer les méfiances et défiances entre ces mondes militants. Ainsi, il est facile pour Jean-Marie TOULISSE de déclarer que la CFDT est « ni de gauche, ni de droite », oubliant par là même l’héritage des combats du monde ouvrier et des conquêtes sociales issues des actions concertées entre les socialistes et les syndicats. De tels propos ne font qu’accroître derechef la suspicion des élus socialistes face à des syndicats divisés et plus capables d’être latéralisés ! C’est donc une perte de confiance réciproque qui creuse des fossés où l’on attendait la construction en commun d’un projet de transformation sociale. Et cette « perte de confiance des dirigeants syndicaux et le lent déclin de l’engagement des syndicalistes au PS fragilise les liens du PS avec le monde du travail dans son ensemble ». C’est le serpent qui se mord la queue !

 

Il en est de même avec le monde associatif. La professionnalisation  inévitable qui affecte ce réseau, conséquence du succès de ces dernières, dévalorise aussi le poids du militantisme au quotidien. Selon les auteurs «  la diversification des sources de financement pour payer les permanents, consécutive des lois de décentralisation, ont transformé de nombreuses associations éducatives (Léo Lagrange, Foyers de jeunes, amicales laïques) ou à vocation sociale (centres sociaux) en véritables instruments de politiques publiques. » Les relations entre socialistes et militants associatifs sont alors plus régies par les échanges de subventions que par l’échange intellectuel, idéologique et culturel.

 

Ces relations avec ces ensembles de groupes sociaux et le PS s’effritent, se parcellisent voire disparaissent. Ce qui aggrave la fragilisation de l’ancrage social du PS et qui porte « la gouvernance par l’opinion comme l’une des manifestations de la dévitalisation des réseaux du PS et sa faible capacité d’entraînement dans la société. Le PS peut ainsi apparaître comme un parti sans espace naturel en dehors de ses élus ». Les conséquences sont lourdes pour le Parti socialiste : « l’absence d’une implantation puissante accroît la volatilité de l’électorat socialiste, condamnant le PS à faire fluctuer sa ligne idéologique », en fonction de l’air du temps.

 

En l’absence de relations durables avec le monde du travail et les préoccupations des catégories populaires, le PS inscrit sa réflexion les concernant dans un cadre uniquement « doctrinal et idéologique ». La question des « pratiques politiques, des conditions sociales et organisationnelles de la prise en compte des intérêts populaires et de la réception dans ces milieux du discours du PS n’a guère été posée dans les débats du PS ». Résultats, le nez sur les enquêtes d’opinion, bardé de certitudes sur la fin des « classes sociales », les socialistes « donnent à la figure de l’individu un rôle de plus en plus central et l’individualisme semble constituer un opérateur cognitif dominant. L’individu s’est substitué à l’ouvrier comme moteur de l’histoire. Les socialistes tendent à penser de moins en moins l’ordre social comme un tout et de plus en plus la société comme une agrégation d’individus ». Ce qui empêche alors à ce dernier de pouvoir servir de débouchés politiques aux « besoins persistants d’appartenance », toujours forts en France selon nos deux auteurs.

 

Constats pessimistes, est-il alors possible de faire autrement ? Rien n’a bougé car les consensus pour la préservation du pouvoir des notables l’a toujours emporté. Le seul horizon indépassable pour les dirigeants s’est toujours borné aux prochaines échéances électorales. C’est le triomphe du temps court sur la construction d’une matrice idéologique majoritaire dans l’opinion, c’est la victoire du pragmatisme et du consensus contre les convictions clivantes. Faut-il désespérer ? Pour les deux auteurs, « le regain militant des années 70 démontre que les faiblesses ne sont pas une fatalité ». Le prochain congrès est peut être l’occasion du sursaut si l’on veut éviter le déclin. 

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