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Note de lecture de Georges Corm, La Question religieuse au xxième siècle, La Découverte, 2006.
La liberté serait de ne pas choisir entre le noir et le blanc, mais de tourner le dos à ce choix imposé.
Theodor W. Adorno, Minima Moralia, 1951.
À sa création en 2002, l’ump ressemblait au mariage de la carpe et du lapin. Outre l’urgence de débaptiser le rpr devenu synonyme de corruption – à l’instar d’autres grandes firmes –, l’assemblage au sein d’un même parti de descendances gaullistes, libérales, démocrates-chrétiennes, souverainistes et poujadistes semblait principalement dicté par le besoin de donner au candidat Chirac un parti d’appoint.
Cinq ans après, force est de constater non seulement que cet improbable attelage a surmonté l’épreuve du temps, mais que sa capacité syncrétique s’est même élargie à l’extrême droite et à une partie du centre-gauche. La cohésion de ce parti tient pour beaucoup aux implacables rapports de force internes, qui pèsent par exemple sur les investitures, et sur l’étonnant abandon, à quelques exceptions près, de toute libre parole en échange d’une victoire électorale assurée.
Pour autant, la synthèse accomplie entre des familles de pensée fort divergentes, par exemple entre les catholiques conservateurs et les néolibéraux, correspond à un mouvement profond, au niveau mondial, impulsé par les États-Unis : l’émergence du ménage infernal de la religion et du libre-échange, des puritains et des pornographes.
Les forces progressistes sont en grande difficulté face à la domination de cet agenda nord-américain, qui pénètre massivement nos médias et la tête de nos « intellectuels ». La candidate ps à l’élection présidentielle de 2007 flirte elle-même avec le retour du religieux (« aimez-vous les uns les autres », « pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font »). Comme dans beaucoup de ses déclarations, il faut faire la part du narcissisme, de la provocation, mais aussi de l’intuition, de « l’air du temps ».
Ce n’est pas ici l’objet de se focaliser sur les résultats de 2007. L’hydre à deux têtes, religieuse et marchande n’a que collatéralement facilité le travail de l’ump : son projet est mondial, historique, révolutionnaire. Il faut prendre en considération ses conquêtes, même si elles se déploient, dans un premier temps, dans le monde philosophique ou dans le monde médiatique. Si les progressistes n’y livrent pas combat, la vision du monde puritaine-pornographe aura tôt ou tard force d’évidence, et la crédibilité politique d’un projet de gauche s’évanouira pour longtemps.
Si le terme de mondialisation correspond désormais, dans l’esprit de tout un chacun, à une série de phénomènes directement perceptibles, Georges Corm interroge un brusque changement de « décors », passé relativement inaperçu, quant à notre façon de nous définir nous-mêmes : « Nous ne sommes plus comme autrefois des libéraux, des socialistes, des communistes, des nationalistes (…). Nous sommes désormais d’abord des laïcs “à la française” ou des multiculturalistes “à l’anglo-saxonne”, (…) et, sûrement, des Juifs, des chrétiens et des musulmans, des catholiques, des protestants, des orthodoxes, des sunnites, des chiites, des hindouistes ou des bouddhistes. » (p. 5). La discussion sur l’identité européenne a illustré ce phénomène, sans qu’on n’y prenne assez garde. « L’apparition et la mise en circulation contemporaines du concept de “valeurs judéo-chrétiennes” relèvent ainsi d’une sorte de coup d’État culturel : ce nouveau concept à la mode s’est brutalement substitué à la croyance dans les racines gréco-romaines de l’Occident qui prévalait depuis la Renaissance. » (p. 169).
Souhaité ou redouté, mais toujours pris comme tel, voici donc le « retour du religieux », présenté comme le supplément culturel de la mondialisation. « La civilisation américaine devenue dominante projette sur le monde cette double image, fort attrayante, d’une modernité technique et économique bouillonnante en harmonie avec cette valeur traditionnelle et éternelle que serait la religion prise dans un sens littéral et conservateur. On peut ainsi être parfaitement « moderne », au sens du développement continu du progrès technique et de la consommation de masse, sans abandonner sa foi et sa pratique religieuse (…). » (p. 170).
Ce n’est pas tout à fait neuf. En 1498, Vasco de Gama déclare en arrivant en Inde qu’il vient chercher « des chrétiens et des épices », formule qui articule la conquête des marchés mondiaux et la conquête des âmes par l’évangélisation dans une logique de domination politique. (p. 57).
De nos jours, le point de rencontre du marché et de la religion n’est plus la conquête mais la théorie de la libération : « (…) de même que l’effondrement de régimes et de cultures antireligieux permettrait à l’homme de retrouver son essence religieuse, l’effondrement des régimes économiques étatistes ou interventionnistes, qui avaient confisqué sa liberté économique, la lui rendrait. Le retour du religieux, la liberté religieuse retrouvée, ainsi que la fin des contraintes mises à l’homme dans sa créativité et sa liberté économique, le rendraient à sa “nature première”, innée, et lui permettraient le plein épanouissement de son potentiel. C’est bien le mirage que nous offre le mariage des théories de la globalisation économique et du retour du religieux. Elles sont habillées de l’appel à l’universel ; elles concilieraient enfin la foi religieuse et la liberté, ce que l’humanisme moderne aurait échoué à accomplir, brimant à la fois la religion et le potentiel économique des hommes et des sociétés dans lesquelles ils vivent. » (p. 38). « D’où le thème central de la liberté dans le discours américain et la nécessité de la généraliser à l’échelle du monde, de supprimer les poches de fanatisme des “ennemis de la liberté” (…). » (p. 39).
Car il ne faut pas douter que ce mariage entre puritains et pornographes est une machine de guerre. Leur cible explicite : les autres « civilisations », avec lesquelles se profilerait le « choc » prophétisé par Samuel Huntington (The Clash of Civilizations ?, 1993).
Mais leur cible réelle, ce sont les progressistes, que puritains et pornographes prennent en tenaille. Ceux-là les disent responsables de la décadence morale en raison de leur lutte contre une prétendue essence religieuse de l’homme ; ceux-ci les dénigrent comme les freins idéologiques au libre échange et à l’économie. Dans les deux cas, les progressistes sont dénoncés comme les ennemis de la liberté ! « Les récalcitrants de cet ordre nouveau font figure de réactionnaires (…) » (p. 15). Une figure rhétorique qui est la nouvelle marque de fabrique de la droite moderne et « sans tabou ». Tout cela « témoigne bien moins du retour au religieux que de son contraire, le recours à la religion. » (p. 33).
La Birmanie en offre ces jours mêmes une illustration : la revendication religieuse s’exprime souvent parce que toute revendication politique est impossible. « (…) les premiers mouvements égalitaristes violents apparurent en Allemagne au début du xvième siècle avec les anabaptistes, puis surtout en Angleterre, un siècle plus tard, avec les fameux levellers, diggers et ranters, [sectes protestantes] qui contestaient la propriété de type nobiliaire et réclamaient le droit des paysans à posséder la terre. » (p. 93). De même Jules Michelet considère que « La Révolution [française] continue le christianisme et elle le contredit. Elle en est à la fois l’héritière et l’adversaire. » (p. 99).
Mais le recours au religieux n’est pas seulement une arme du faible contre le fort. « Cet usage a été celui des puissances européennes au xixème siècle, justifiant leurs interventions de nature coloniale par des arguments religieux, comme la protection des communautés chrétiennes dans l’Empire ottoman. Au xxème siècle, c’est largement au nom d’un “sionisme chrétien” que les dirigeants britanniques ont apporté leur soutien à la création de l’État d’Israël (…). » (p. 155).
Aujourd’hui, dans certains pays musulmans, « les gouvernements en place jouent souvent la carte du recours au religieux, réislamisant les institutions et la vie sociale et culturelle pour faire taire leurs opposants de la mouvance islamiste. » (p. 156). Cela peut aller jusqu’à la manipulation de la violence islamiste par les services secrets, comme en Algérie (p. 159). Mais l’examen de ces mouvements islamistes conduit Georges Corm à n’y voir « finalement rien d’autre qu’un éventail de postures politiques contestataires fort classiques, des réformistes aux radicaux, puisant simplement dans le terreau traditionnel les mises en forme théoriques de la contestation. Rien, en tout cas, qui justifie le déferlement monotone et répétitif, depuis les années 1980, d’ouvrages occidentaux sur l’islam et l’islamisme, le plus souvent résolument alarmistes, comme s’il s’agissait là d’un phénomène politique inédit dans l’histoire. » (p. 158)
De fait, la mobilisation de la religion par le pouvoir en place conduit les mouvements de protestation à une course à l’« authenticité » religieuse : « Paradoxalement, nombre de mouvements de contestation de la religion établie sont ainsi des mouvements fondamentalistes au sens du retour aux fondements de la foi. » (p. 84). Aucun mouvement politique d’ampleur n’échappe à la recherche de fondations, à son insertion délibérée dans une tradition plus ancienne — et donc plus « véritable » — que lui. « Le recours à la religion vient ici aider à combler une insatisfaction politique profonde, qui provoque un vide existentiel et donc identitaire — d’autant plus profond aujourd’hui que le système de formation des identités nationales modernes, comme dépassement des ethnicismes ou des spécificités religieuses, est en voie de dissolution. » (p. 85).
Le recours au religieux auquel nous assistons de nos jours, notamment de la part de la puissance américaine, peut s’avérer strictement « fondamentaliste » et « littéral » (cf. créationnistes). Mais il prend souvent le visage plus anodin de l’invocation d’une « méga-identité », l’Occident.
Il n’est pas inutile de rappeler que « la notion d’Occident (…) remonte à la cassure entre Église d’Orient byzantine et Église d’Occident », et relève donc du premier grand schisme chrétien et non d’un combat contre l’islam. D’ailleurs l’Occident chrétien exclut jusqu’à une époque récente « autant les Turcs que les Grecs » (p. 58). On notera également qu’en 1916, le philosophe allemand Oswald Spengler prophétisait déjà Le Déclin de l’Occident.
On témoignera du hold-up intellectuel qui consiste à mettre dans la même « civilisation occidentale » des cultures aussi différentes que celles du Japon, des pays anglo-saxons, de l’arc latin européen ainsi que celles de l’Europe germanique, flamande et scandinave. La même hardiesse est nécessaire pour parler d’une « civilisation arabo-musulmane » (pp. 178-9). Mais l’on se sent bien seul à dénoncer ces vues de l’esprit. Où sont donc passées nos forces progressistes ? Où se sont endormies nos sentinelles ?
Georges Corm choisit comme premier acte du retour du religieux le lancement de la construction d’un musée de l’Holocauste à Washington par Jimmy Carter en janvier 1979. « Aux États-Unis, le phénomène connu sous le nom de l’Holocauste ne trouva de terreau fertile qu’après les affres de la guerre du Viêt-nam, lorsqu’une nouvelle génération d’Américains fut en quête de certitudes morales, et que l’Holocauste devint l’aune du mal absolu à travers laquelle mesurer et juger toutes les autres transgressions dans le comportement des nations. » (p. 78)
De fait, le xxème siècle et ses stupéfiants massacres ont mis à rude épreuve les convictions progressistes et humanistes. Par ailleurs, les Trente glorieuses puis la paix relative dans laquelle nous vivons depuis une génération ont vu les lignes de partage de l’espace public et de l’intimité se déplacer rapidement (par exemple lois Neuwirth, Veil, pacs…).
Il s’ensuit une profonde crise de légitimité du politique fondé sur les Lumières. L’urgente remise en cause des mythes nationaux après la Deuxième guerre mondiale a fait perdre à la nation « sa force d’attraction mystique et morale, ainsi que sa fonction — jusque là considérée presque d’ordre biologique — d’organisation des sociétés et d’expression suprême de leur identité. » (p. 44).
La désorientation collective est d’autant plus forte qu’elle s’accompagne de nombreuses tentatives de manipulations de la mémoire. Les débats sur la « repentance » sont par exemple complètement biaisés. S’il semble juste et utile de faire un état objectivé des violences perpétrées à l’intérieur de l’espèce humaine, on assiste parfois à une instrumentalisation du passé pour justifier de nouvelles violences. « Dans cette vision, en effet, seuls les Occidentaux auraient atteint un stade suprême de moralité, grâce à leur repentance après les boucheries de la Seconde guerre mondiale (…). » (p. 130).
Par ailleurs, de nouvelles généalogies sont en construction pour établir une filiation directe entre tous les grands crimes du xxème siècle et les Lumières, au travers de la pensée abstraite, de la Révolution française, du marxisme, du bolchevisme, du nazisme et du stalinisme. Cet amalgame rejette dans le même fossé toute politique qui souhaiterait en souveraineté satisfaire à la fois les besoins matériels et les aspirations métaphysiques des hommes. Il lui substitue l’alliance du libre-échange pourvoyeur de marchandises et de la religion pourvoyeuse de sens, sans autre souveraineté que celle de Dieu, et qui se porte garante contre la guerre absolue qui ravagea une bonne partie du siècle dernier.
En rappelant par le menu les violences des guerres de religion, Georges Corm fait œuvre utile. On doit méditer la promulgation par Henry viii de « l’Acte pour abolir la diversité d’opinion » en 1539, la justification des persécutions de l’Inquisition par la charité envers les hérétiques, la méfiance, la saisie des biens, puis le lynchage des « 5èmes colonnes »… « La guerre des religions n’est pas une guerre civile comme celle des Armagnacs contre les Bourguignons. Elle est inexorable, elle dresse l’homme contre l’homme. Elle n’a pas pour but de dominer l’adversaire, mais de le détruire, de le réduire — comme le font les inquisiteurs — en cendres. » (Pierre Micquel, cité p. 96). Ne voilà pas en effet des événements bien proches de la violence que nous connaissons aujourd’hui ? Plus proches en tout cas que les violences d’État contre État, aussi meurtrières qu’elles furent au siècle dernier.
Habilement, les néoconservateurs ne nient pas en bloc la violence religieuse : ils l’imputent entièrement à l’islam, et lavent la chrétienté des douze siècles de crimes perpétrés en son nom.
Mais leur pilonnage contre la philosophie — la philosophie qui revendique la souveraineté humaine — semble avoir achevé de paralyser les forces progressistes qui ne savent plus, depuis vingt-cinq ans, penser.
Laisser les conservateurs penser le temps, le politique, le sacré, c’est leur laisser le choix des armes.
« La rupture la plus fondamentale qu’entraînent les guerres de religion est celle de la clôture de ce que l’on peut appeler le “temps eschatologique”, c’est-à-dire la notion chrétienne du temps, par opposition à la notion cyclique du temps qui était celle de la culture de la Grèce antique. Cette notion chrétienne donne une finalité au temps et un horizon temporel clos par le retour annoncé du Christ sur terre pour mettre un terme aux tourments de l’homme, anéantir définitivement le mal et réaliser le “jugement dernier”. Les guerres de religion européennes sont apparues à leurs contemporains comme des guerres eschatologiques annonçant la fin des temps ; mais leur résultat a été d’ouvrir la voie à la conception moderne d’un temps “ouvert”, décloisonné, sécularisé, en lieu et place de l’attente religieuse de la fin du monde. » (p. 109).
C’est cette rupture qui permet à Saint-Simon d’affirmer que l’âge d’or ne se situe pas dans le passé mais dans l’avenir (avec les variantes hégéliennes-marxistes du grand soir), qui permet de substituer le mérite humain à la prédestination des âmes. C’est cette rupture qui permet à l’existentialisme de contrer l’essentialisme, en affirmant que la valeur d’un homme se juge à ses actes et non à son être. Bien sûr, les promesses des forces progressistes au xxème siècle ont transformé le temps ouvert en un nouveau temps d’attente (la révolution). Une nouvelle eschatologie a pu d’ailleurs apparaître durant la guerre froide, quand la fin du monde se profilait de manière peu liturgique mais bien réelle.
Aujourd’hui, pour les protagonistes de la guerre du terrorisme, « le temps est télescopé » (p. 152), il devient un carambolage d’épisodes historiques et mythologiques, de prophéties et de reconductions, orienté par le magnétisme de la catastrophe.
Il est essentiel pour les forces progressistes contemporaines de clarifier leur philosophie du temps : ont-elles recours à une eschatologie ou pas (la formulation d’un idéal à atteindre dans l’avenir) ? comment redonnent-elles un sens au mot « progrès » ? quelle généalogie mobilisent-elles ? comment détruisent-elles la généalogie de leurs opposants ?
La philosophie politique doit également être réinvestie par les forces progressistes. Il est inacceptable que la confusion perdure entre tribu, peuple, société, nation, culture, civilisation. Ces concepts ne sont pas une affaire d’opinion, comme semble le croire le premier secrétaire Hollande en organisant le forum « les socialistes et la nation ». « Tant que durera cette confusion (…), l’idéologie perverse de la “guerre des civilisations” (…) continuera d’apparaître crédible dans les décors de la nouvelles géopolitique mondiale dominée par l’hyperpuissance américaine. » (p. 167)
Face à la disparition de nos habitudes, tout est à réinventer. « Car vivre dans un domaine politique sans l’autorité ni le savoir concomitant que la source d’autorité transcende le pouvoir et ceux qui sont au pouvoir, veut dire se trouver à nouveau confronté, sans la confiance religieuse en un début sacré ni la protection de normes de conduite traditionnelles et par conséquent évidentes, aux problèmes élémentaires du vivre-ensemble des hommes. » (Hannah Arendt, citée p. 113).
Nous avons aussi à trancher entre d’un côté le multiculturalisme et son droit à la différence et de l’autre le cosmopolitisme et son droit à l’indifférence. Nous avons à nous poser la question de ce qui est public et de ce qui est intime. Nous devons résister aux pornographes qui veulent faire commerce public des différences intimes, comme aux puritains qui revendiquent l’intimité comme leur domaine sans partage ni contrôle politique. Nous devons convaincre que la liberté est de notre côté.
En octobre 2005, le Président Bush déclarait que le projet des militants islamistes était « d’établir un empire islamique radical s’étendant de l’Espagne à l’Indonésie. » (p. 173) « Le fait de donner aux groupes terroristes d’inspiration “benladeniste” une importance aussi démesurée contribue incontestablement à leur succès pour recruter toujours plus d’adhérents. » (p. 173). Au point que Georges Corm juge « parfaitement déraisonnable de croire que les États-Unis pourraient gagner la guerre contre le terrorisme et consolider une puissance impériale gestionnaire quasi exclusive de l’humanité, alors même qu’elle alimente ce terrorisme par les outrances de son discours philosophique, politique et religieux et le déploiement de ses armées sur tous les continents. » (pp. 198-9)
Si les mensonges haineux des néoconservateurs parviennent au statut de « prophétie auto-réalisatrice » (p. 177), c’est bien parce que leurs discours procurent aux médias leur comburant : une vision dramaturgique véhiculant émotions et angoisses anthropologiques. « Le martèlement médiatique et politique de ces concepts nébuleux de “civilisation” et de “valeurs” occidentales a ainsi permis d’établir, dans les opinions des nations autrefois fortement constituées de l’Europe et des États-Unis, une puissante charge émotionnelle. » (p. 168). « Les fables fondamentalistes, traditionalistes et nihilistes trouvent dans ce contexte un terreau fertile à la propagation des angoisses de type millénariste, à l’origine des terribles violences des siècles passés, appelées ainsi à se répéter de nos jours. » (p. 202).
Autant se l’avouer : il est face à ce mouvement extrêmement difficile de dédramatiser les représentations géopolitiques (p. 184) ou de rappeler que le terrorisme masque de vrais problèmes tout à fait profanes (p. 186). Car celui qui détruit l’émotion est pour les médias un ennemi.
Le combat médiatique est donc pour les forces progressistes particulièrement ardu. D’autant plus que « le constat est désormais trivial, les médias dominants ne sont plus aujourd’hui, à quelques rares exceptions près, que des appendices des groupes de pression économiques, ethniques ou religieux. » (p. 201). Une réflexion spécifique doit être menée sur le quatrième pouvoir.
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